OBJETS
Le Peuple manque
« Le peuple manque » est une célèbre formule écrite par Paul Klee dans sa Théorie de l’art moderne puis reprise par Gilles Deleuze. Elle marque les éternelles mais fondamentales questions des rapports entre art et politique. J’ai écrit cette phrase sur un vrai timbre suisse oblitéré qui me fut donné quand j’étais enfant par le petit ami de l’époque de ma marraine alors que je faisais la collection des timbres. Il s’agit de confronter ce que le peintre dit de radical (et repris par le philosophe de façon révolutionnaire) au caractère monétaire, officiel et presque figé du timbre. Le timbre est un marqueur légal d’un État mais il est aussi un objet esthétique qui passionne les collectionneurs. Ce sont ces ambivalences et contradictions que je cherche à souligner et développer en « gribouillant » sur le timbre et lui faisant ainsi changer sa valeur.
Joindre les mains errantes de la nature
Lors des rares entretiens que Paul Cézanne donnait, il répétait souvent cette phrase « Joindre les mains errantes de la nature ». Il rapprochait alors ces deux mains jusqu’à les réunir. Cela signifiait peut-être que le peintre devait être au service total de la nature et achever l’œuvre de celle-ci en peignant. Cette pensée illustre l’engagement absolu de celui qui est considéré comme le père de l’art moderne. A l’instar du timbre de Paul Klee, j’ai voulu confronter l’intensité de ces mots illustrant le sacrifice de Cézanne pour son travail face à l’objet central des sociétés marchandes, l’argent. Il s’agit d’interroger la matérialité de la monnaie représentée ici par le billet griffonné (profané presque) et le principe incontournable de la valeur monétaire et d’échange dans le monde capitaliste dont il est la représentation. Le portrait de l’artiste qui repose sur le billet semble pourtant ici l’illustration d’un art qui pourrait être considéré comme une pure dépense gratuite.
Sainte-Victoire
A l’été 2025, je me suis rendu à Aix-en-Provence pour faire l’ascension de la montagne Sainte-Victoire, en périphérie de la ville. Tandis que je marchais en direction du lieu emblématique de la région et capital pour la peinture de Cézanne, et que j’ouvrais la poubelle d’un particulier pour y jeter un papier, je tombai nez à nez sur l’autobiographie de Jacques Mesrine. Je me souvins alors qu’on venait de célébrer quelques jours plus tôt l’anniversaire de la mort de l’un de ceux qui l’avait côtoyé, un certain Charlie Bauer. Ce dernier avait été un militant révolutionnaire, engagé auprès du FLN lors de la guerre d’Algérie. Il était originaire de l’Estaque, village populaire de Marseille que Cézanne avait peint assidûment. Au même moment à l’été 2025, on fêtait, non pas la mort cette fois-ci, mais la libération de Georges Ibrahim Abdallah, enfermé pendant quarante ans en France pour son combat pour la Palestine. La puissance de l’engagement de Cézanne pour sa peinture fait écho aux combats de ces vies se battant pour la justice et pour le droit à une autre manière de vivre.
Misère(s) de l'Europe
Les Pays-Bas ont longtemps été le cœur de l’Europe. Ils le sont encore en partie, notamment au niveau financier mais aussi en ce qui concerne la pensée et la conception du monde dans lesquelles baigne le continent. Par ailleurs, non loin de là à Bruxelles, se trouvent les institutions de l’Union Européenne, instance ultra-libérale qui régit l’existence des Européens. Il s’agit d’interroger le contraste entre la très grande richesse de l’Europe actuelle face à sa misère intellectuelle et spirituelle mais aussi manufacturière, symbolisée par les tulipes en plastique évoquant les fleurs de piètre qualité produites de façon intensive par les Pays-Bas. La canette de bière représente la misère sociale dans laquelle tombe de plus en plus d’habitants du continent qui n’arrivent plus à faire face à la violence contemporaine du monde capitaliste en phase terminale.
68 / 09
Mon père est né à Mandeure, dans la banlieue de Montbéliard. Il a commencé sa carrière comme apprenti à l’usine Peugeot de Sochaux, employant à l’époque plus de quarante mille personnes. En 1968, deux ouvriers, Pierre Beylot et Henri Blanchet, meurent lors des affrontements contre les CRS déployés pour casser la grève de l’usine. Quarante et un an plus tard, Mohamed Boukrourou, ressortissant marocain souffrant de troubles psychiatriques, meurt étouffé par des agents des forces de l’ordre dans un fourgon de police à Valentigney, à quelques kilomètres de là. En écrivant leurs noms sur les maillots de l’équipe de foot de Sochaux, pilier de la vie locale de la région, il s’agit de ne pas les oublier et de leur rendre hommage. Plus encore, en réunissant leur patronyme sous le blason du club emblématique, il s’agit de montrer la continuité, mais également ses spécificités, dans la violence de la police et de l’État contre le monde ouvrier quand il est engagé dans la lutte sociale et contre les personnes immigrées et racisées mais aussi contre celles soufrant de troubles psychiatriques. Il s’agit de rappeler à nous la mémoire d’un lieu ouvrier, populaire et cosmopolite et de montrer la persistance tenace de la violence qu’il subit à travers le temps.
Coktails et pavés
Les cultures locales peuvent être des terreaux propices aux potentialités révolutionnaires. Se révolter contre l’ordre capitaliste au nom et depuis sa culture d’origine, ou pour la retrouver, est une issue possible pour demain. A condition qu’il ne s’agisse pas d’une lutte où l’on affirmerait que son territoire vaut mieux que celui d’autrui mais où à l’inverse la connaissance de sa propre histoire permettrait et susciterait le désir d’aller à la rencontre de la particularité de celle des autres. Ici l’absinthe de Pontarlier et le pastis du Jura transformés en cocktails Molotov côtoient le savon de Marseille et d’Alep qui peuvent servir de pavés. Les révoltes d’ici répondent aux révolutions de là-bas.
Van geel vest
J’ai associé le gilet jaune à des tournesols, évoquant ceux des célèbres tableaux peints par Van Gogh. Lorsqu’il séjournait à Arles, le peintre avait comme désir et projet d’établir une communauté d’artistes dans la ville. Ses membres auraient pu vivre en commun, s’organiser entre eux pour la vie quotidienne et se supporter mutuellement dans leur travail artistique. Son projet n’a jamais vu le jour mais le rêve demeure. Les Gilets jaunes ont à leur manière actualisé au temps présent cette utopie grâce à leur lutte. Cette aspiration c’est celle d’avoir la possibilité de vivre autrement et de s’organiser ensemble pour construire le commun. Si l’art et la politique ne se situent pas toujours dans les mêmes espace-temps ni ne partagent les mêmes communautés, ils peuvent néanmoins se rencontrer, entrer en résonance et se nourrirent l’un de l’autre.
Gloire à l'art de rue
Les biffins présents à Gèze, à Noailles, à la Belle de Mai et ailleurs à Marseille subissent actuellement une très forte répression de la part de la police et les pouvoirs publics qui veulent les voir disparaître pour laisser place à une métropole lisse, aseptisée et prête pour les investisseurs. Ils sont pourtant la persistance d’un Marseille populaire. Je souhaite alerter sur leur situation pour que les choses changent et que le harcèlement cesse. Ces installations ont pour but d’informer et d’éveiller le public sur ce qu’il se passe et non d’être un hommage après coup actant de leur disparation malheureuse. Je souhaite également montrer la grande beauté qui se trouve dans leur travail et leur stand improvisé qui est celle d’une ville pauvre mais vivante, debout et qui se bat au quotidien pour son existence. Cependant, il ne s’agit pas d’imiter ce qu’ils font, ce qui n’aurait aucun sens, mais plutôt de m’en inspirer pour faire mes propres montages faits d’objets que je ramasse dans la rue ou que j’achète dans les vide-greniers et d’objets personnels et intimes. Ils constituent une sorte d’autobiographie qui ne cherche pas à alimenter un narcissisme mais qui est plutôt le pari d’une honnêteté dans laquelle le spectateur pourrait projeter sa propre histoire.
Sans titre
Le 5 novembre 2018 à 9h, les immeubles n°63 et 65 de la rue d’Aubagne du quartier populaire de Noailles à Marseille s’effondrent, tuant huit personnes sur le coup. En 2017, j’ai vécu quelques mois en face de ces immeubles, au n°60. Le soir en plein été, je voyais à ma fenêtre les rayons du soleil couchant éclairer les façades ambrées de ces immeubles. C’était un spectacle extraordinaire d’une très grande beauté que je n’ai jamais oublié. J’ai teint au curcuma neuf bouts de tissu (les matériaux ont été achetés à Noailles) selon mon souvenir de la couleur de ces bâtiments sous la lumière d’été. Huit des neuf bouts de tissu sont présents ici en hommage à ces huit vies fauchées par la cupidité financière et le cynisme. Le neuvième est à la mémoire de Zineb Redouane, morte un mois plus tard dans le même quartier d’un tir de lacrymogène par un policier lors du mouvement des Gilets jaunes. Ce neuvième bout de tissu est aussi présent en mémoire de tous ceux assassinés par la police à Marseille (Souheil à la Belle de Mai en 2021, Mohamed sur le cours Lieutaud en 2023, …).